UA-72665320-1 UA-72647226-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Articles

Cette introduction au cadre phénoménologique est exprimée avec clarté dans les propos du Dr Bruno Verrechia - Anciennement au Service universitaire de Pédopsychiatrie, CHU de Brest, Actuellement en exercice à la Clinique Ker Yonnec, Directeur de programme du Collège international de philosophie.

 

Le renouveau phénoménologique en psychiatrie

  • B. Verrecchia*

 

la phénoménologie traverse et imprègne aujourd’hui, peu ou prou, toutes les sciences humaines.
Elle fait montre d’une capacité́ d’ouverture et de dialogue qui questionne productivement les différents champs de la connais-sance, de la physique fondamentale aux sciences cognitives, de la psychanalyse aux neurosciences, en passant, bien évidemment, par la psychiatrie.

Parce qu’elle montre plutôt qu’elle ne dé-montre, elle est peu encline à la polémique idéologique. Bien qu’exigeante dans la radicalité́ même de son questionnement, elle ne cherche pas à avoir raison. Elle n’a d’ailleurs aucune thèse définitive à proposer, aucun système à ériger, aucune vérité́ absolue à imposer. Elle apparait davantage comme une entreprise de dépaysement sans cesse à la reconquête du vif de l’expérience et de la rencontre. Car ce que nous croyons voir, nous ne le voyons précisément pas, tant notre regard peut être obstrué par nos constructions théoriques. Mettre en parenthèses tous nos présupposés, suspendre notre jugement, tel est son “postulat de naïveté́.

La phénoménologie nous invite à cheminer avec elle mais ne nous prive pas du risque singulier de notre propre cheminement. Elle ne s’inquiète pas fébrilement de l’avenir de la subjectivité́. Elle n’y est pas indifférente pour autant, mais elle préfère nous laisser agir là où nous sommes, là où nous avons à être ou laisser être. Mais toujours à la mesure de chacun, dans le respect de sa singularité, de sa finitude et de ses propres possibilités. Autant dire qu’elle fuit le vacarme des indignations par trop collectives pour privilégier une résistance plus intime.

Mais qu’est-ce donc que la phénoménologie ?
On ne manquera évidemment pas de rappeler d’entrée de jeu la quasi-injonction husserlienne du “retour aux choses elles mêmes”, où la “chose même” n’est pas la simple chose (res/das Ding), mais la chose en question, au sens de l’affaire dont il est question (die Sache), de son enjeu même.
Ce retour constant, ardent, renouvelé́ à ce dont il est question, chez autrui, dans le monde, dans l’art, et finalement en tout domaine où advient une expérience, c’est-à-dire où se déploie une mise en jeu ontologique de la parole et des comportements, constitue le génie propre de la phénoménologie, son exceptionnelle fécondité́ et sa puissance de renouvellement immanente.

Mais de quoi, de qui, nous serions-nous précisément détour- nés pour qu’un tel retour soit possible, voire désirable ? Et, plus spécifiquement, de quel renouveau est-il question dans la psychiatrie phénoménologique ? De quoi, de qui, la psychiatrie se serait-elle détournée ?

Car, rappelons-le, le courant phénoménologique a constitué en psychiatrie l’une de ses plus grandes traditions cliniques et imprègne profondément toute son histoire, depuis ses origines, depuis ses fon- déments mêmes. Et la critériologie des taxinomies nord-américaine ou mondialiste ne saurait avoir bâillonné́ d’un trait, sous ses code-barres, la puissance d’une pensée de l’essence humaine. La psychiatrie se serait-elle détournée de ses fondements mêmes ? Oublieuse de son essence, solidaire de l’achèvement d’une métaphysique cartésienne crucifiée au seul principe de causalité́ ? Risquerait-elle de contourner ce qui précisément, selon le mot de Heidegger, demeure l’Incontournable de la psychiatrie, à savoir le Dasein ?

Dasein : un mot pour situer les “fragments questionnants” (Kostas Axelos) que nous, mortels, sommes dans notre rapport à l’Être.
Nous, les “êtres humains” ?

Cette expression recèle cependant bien des ambiguïtés sous sa patine éthiquement convenue, à tel point que l’on a pu demander : “l’être humain est-il encore humain” ? À quoi nous répondons par cette autre question : “quel rapport l’être humain entretient-il à l’être et comment s’y rapporte-t-il” ? Car ce n’est pas un crédit d’humanité́ que nous octroyons à l’autre, mais un crédit d’être ! Que l’autre soit bien portant ou souffrant, autonome ou dépen- dant, sain d’esprit ou dément, valide ou handicapé, jeune ou vieux, noir ou blanc, musulman ou chrétien, homme ou femme, prospère ou indigent, bienfaiteur ou criminel, humain ou inhumain, c’est en le créditant d’un poids ontologique, pour lui-même et pour nous-mêmes, que nous ne bradons pas son éthos, son essentielle dignité́, qui n’est pas subjective mais ontologique. Parce que la phénoménologie questionne en direction de l’essence même des phénomènes, parce qu’elle invite le praticien, qui atteste lui-même de sa propre et insubstituable finitude, à ouvrir les possibilités d’être de l’autre par une sollicitude devançante et libérante, parce qu’elle est une ontologie à l’œuvre avec l’autre, elle se constitue nécessairement en une éthique de l’altérité.

La Lettre du Psychiatre - vol. I - n° 4 - septembre-octobre 2005

 

Les commentaires sont fermés.